Colombie: Le projet "Plus jamais" permettra de réactiver la mémoire latino-américaine

Il existe peu d'antidotes à la violence "semi-généralisée" dans un pays aussi troublé que la Colombie. Néanmoins, le pire des maux consiste à se résigner et à ne pas se confronter à cette guerre dramatique qui sévit depuis des décennies dans ce pays d'Amérique latine.

Tel est l'aspect essentiel de la réflexion menée par Ivan Forero. Ce dernier est coordinateur du projet "Plus jamais..." - qui vise à préserver la mémoire historique des crimes contre l'humanité - et membre de la Commission "Justice et Paix" de la Conférence des religieux colombiens.

Menacé de mort dans son pays en raison de son action pour la défense des droits humains, Forero a dû s'exiler en Espagne, il y a quelques mois. Il y poursuit la mise en oeuvre de son projet, en étroite relation avec d'autres promoteurs restés en Colombie.

Une vingtaine d'organisations de défense des droits humaines participent au projet "Plus jamais...", dont les principaux objectifs sont: enquêter sur l'histoire de la violence durant les 30 dernières années ; archiver par régions géographiques l'ensemble des données y relatives;- inciter à l'ouverture d'enquêtes sur les violations des droits humains, afin d'obtenir une sanction pénale desdites violations ; enfin, redonner
"leur dignité aux victimes, véritables sujets du futur", comme nous l'a déclaré Ivan Forero, lors de son récent séjour en Suisse.

Nul n'échappe à la violence.

En Colombie, l'un des pays les plus violents du monde, une telle entreprise représente un défi clarificateur. Selon la Commission colombienne des juristes, entre octobre 1998 et mars 1999, plus de 11 personnes par jour ont été victimes de la violence socio-politique: 7 dues à des exécutions extra-judiciaires et à des assassinats politiques; une, par disparition forcée; 3 personnes ont été tuées au combat.

Selon la Commission des juristes, les violations des droits humains où il a été possible de préciser les responsabilités se répartissent entre 2,39 % attribuées aux forces de l'ordre, 78 % aux groupes para-militaires - armés et protégés par l'armée - et moins de 20 % aux organisations de guérilla (1).

Panorama complexe pour toute tâche de clarification historique. Le 13 mai 1998, le procureur de la République et des unités militaires d'élite fortement armées ont investi les locaux du projet "Plus jamais..." - au siège de la Commission "Justice et Paix" à Bogotá - pour y séquestrer d'importantes informations confidentiels prouvant la responsabilité de l'Etat dans la répression.

"Ce fut pour nous un coup très important, mais il n'a pourtant pas réussi à toucher l'essentiel de notre base de données, qui recense des milliers de cas et qui représente la colonne vertébrale de cet effort pour réactiver la mémoire historique de la nation", souligne Forero.

Une stratégie pour le futur

La vérité historique n'est pas une nouveauté en Amérique latine. Un projet identique a été mis en oeuvre au Guatemala - ce qui a coûté la vie à l'évêque Juan Gerardi, coordinateur du projet. Des commissions pour la vérité ont fonctionné dans d'autres pays, comme l'Argentine. Mais ces enquêtes n'ont pas débouché sur une pleine application de la justice, qui fut déviée par des mesures de grâce, des amnisties ou des "lois d'oubli" (2).

Le concept stratégique de l'actuel programme en cours en Colombie diffèretotalement des situations décrites plus haut, explique Forero. "Nous nous proposons de reconstruire la mémoire historique en partant du point de vue des victimes, afin de présenter des preuves irréfutables qui permettent d'aboutir à une justice effective.

Jusqu'ici, dans l'ensemble du continent, l'impunité est devenue un élément structurel du pouvoir. Les puissants, les bourreaux, se permettaient tout, sans aucune limite, sachant qu'ultérieurement personne n'enquêterait sur leur compte, ni ne le jugerait".

Il est essentiel, poursuit Forero, "de créer un large mouvement social contre l'impunité. Cela implique d'élargir le projet "Plus jamais...": ce dernier ne doit pas rester cantonné dans la sphère d'activité des organisations de défense des droits humains; il faut que l'ensemble des organisations sociales du pays défendent cette proposition, comme cela commence à se faire en Colombie".

La récupération de la mémoire et l'attaque contre l'impunité permettraient de créer des bases solides pour que justice soit faite: "Nous avons enregistré 46.000 cas de crimes contre l'humanité: exécutions extra-judiciares, tortures graves, disparitions forcées. Chaque victime doit être considérée non comme un simple numéro, mais comme un visage qui a souffert. Rendre sa dignité à cette victime, cela ne signifie pas simplement pouvoir la pleurer, mais récupérer sa résistance, sa lutte, la socialiser et la collectiviser", précise le promoteur du projet, qui
rappelle tout particulièrement les milliers d'exilés qui ont dû fuir la terreur.

Jusqu'ou ira ce projet, avons-nous demandé à Ivan Forero pour conclure le dialogue. "Son objectif est simple, ses répercussions possibles seront profondes. Nous voulons créer les conditions d'une issue politique, nous voulons fournir une documentation suffisante afin d'empêcher que les victimes de la violence historique soient relégués au rang de sujet de négociation.

Personne ne doit pouvoir, en vertu d'intérêts politiques particulier, cacher ce qui s'est passé et empêcher la vérité de se faire jour, il faut enquêter sur les faits, faire justice, châtier les responsables et fournir réparation aux victimes".

Pour Ivan Forero, ce n'est pas un exercice difficile que de sauter les frontières virtuelles d'un pays tumultueux pour déboucher sur un continent latino-américain tout aussi tragique. "Nous pensons que l'exemple colombien peut être imité dans toute l'Amérique latine. Il y a tant à faire !... Tant de victimes attendent..."

Sergio Ferrari
Service de Presse ECHANGER*
membre de la plata-forme Unite
Trad Jean Pierre Renk

1) Sont aujourd'hui membres de la Coordination guérillera Simon Bolivar: les Forces armées révolutionnaires de Colombie/Armée du peuple (FARC-EP), l'Union Camilliste/Armée de libération nationale (UCELN) et le secteur de l'Armée populaire de libération (EPL), qui n'a pas déposé les armes.
2) La fin des dictatures militaires du Cône Sud (Uruguay, Argentine, Chili, Paraguay) et du Brésil a été généralement conditionnée par de telles mesures, prises au nom de la "réconciliation nationale". La déclassification récente d'archives de la CIA nord-américaine a fait
apparaître au grand jour l'ensemble du "plan Condor" (coordination des appareils répressifs de ces dictatures entre eux et avec la CIA, contre
l'ensemble des mouvements populaires de la région).
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Colombie : le drame des déplacés

«Nous voulons retourner chez nous pour reconstruire la paix»

L'exil intérieur, produit des déplacements forcés de population, est actuellement l'un des faits les plus dramatiques de la Colombie.

De grands groupes de population, surtout dans les vastes zones rurales du pays, ont été contraints d'abandonner leurs logements et leurs cultures en raison de la «guerre multilatérale» que se livrent de nombreux «acteurs», tels l'armée, les groupes paramilitaires, les trafiquants de drogue, les organisations politico-militaires...

Selon la «Consultoría para los Derechos Humanos y el desplazamiento» (centre de consultation en droits humains et population déplacée), 1,7 million de personnes, sur une population de près de 40 millions d'habitants, ont dû abandonner leur lieu d'origine à cause de la violence. A l'échelle suisse, c'est comme si 350'000 personnes avaient dû quitter leur domicile en raison d'un conflit social explosif.

Invités récemment à faire une tournée européenne par le «Groupe de travail Suisse-Colombie», José Santos, père de sept enfants, et María Fuentes, mère célibataire de sept enfants, elle aussi, ont partagé avec Le Courrier leurs expériences, leurs soucis majeurs et leurs principales revendications.

Derrière le témoignage de ces deux membres des communautés du bassin de Cacarica du Chocó transparaissent les signes d'un profond sacrifice, de la tristesse provoquée par le déracinement et la tragédie et, en même temps, la confiance nécessaire pour rentrer chez eux et reconstruire leur vie.

«Nous voulons rentrer chez nous dès que possible et y construire les deux villages que nous avons prévus. L'un s'appellera «Espérance en Dieu» et l'autre «Vie nouvelle». Les deux seront des «territoires de vie» au milieu de la guerre.

Pour que le rêve du retour devienne réalité, nous demandons à la communauté internationale de continuer à se montrer solidaires de nos projets de développement et de production alimentaire visant à couvrir nos besoins. Nous souhaitons aussi qu'elle continue à siéger à la Commission d'observation des accords que nous avons signés avec les autorités colombiennes.

En outre, nous voulons qu'elle exerce des pressions sur le gouvernement de notre pays pour qu'il respecte et applique ces accords et accepte réellement la création de ces communautés de paix», a expliqué José Santos.

HISTOIRE D'UNE SOUFFRANCE

Les deux porte-parole de la population noire, très présente dans le nord de la Colombie, près de la frontière avec Panama, font partie d'un groupe de 23 communautés déplacées, de plus de 2500 membres.

Ces communautés ont dû abandonner la zone du Chocó en février 1997 sous la pression combinée des forces paramilitaires et de l'armée qui les ont contraints à libérer la région en les accusant d'être la «base sociale de la guérilla» qui opère dans cette région. Dans les semaines qui ont précédé le déplacement, 70 membres des communautés ont été sauvagement assassinés par les groupes paramilitaires en guise d'intimidation.

José Santos et María Fuentes réfutent cette accusation, qui les a néanmoins forcés à entreprendre un pénible voyage en remontant le fleuve, jusqu'à la ville de Turbo (département d'Antioquia) où ils résident actuellement. «Nous sommes tous logés dans une salle de gymnastique, harcelés par les gens de la commune qui souhaitent notre départ pour récupérer leurs installations sportives. La vie quotidienne est très difficile», explique María Fuentes.

«Le gouvernement retarde l'application de l'accord que nous avons conclu. Cet accord prévoit notamment la propriété des terres du Chocó où nous avons toujours vécu et où nous retournerons dès que possible. Il doit en outre nous assurer les ressources indispensables à l'exécution de projets de production devant assurer notre subsistance, ainsi qu'une réparation pour tort moral en raison des dommages que nous avons soufferts», ajoute José Santos.

Une quinzaine d'organisations non-gouvernementales nationales et internationales, ainsi que des délégués du ministère de l'intérieur de Colombie, forment la Commission d'observation et de vérification de ces accords. Ces organisations soutiennent le retour des communautés à leur lieu d'origine.

Ce retour est compliqué par les obstacles bureaucratiques et par le manque de volonté politique, selon les porte-parole des communautés noires, à tel point qu'un essai de retour, qui a impliqué il y a quelques jours 80 de leurs membres, n'a pas eu le succès escompté. «Ils ont bien travaillé, ils ont préparé les terrains pour y situer les villages, personne ne les a dérangés, mais ils n'ont pas reçu le soutien officiel promis, même pas l'alimentation», regrette Santos.

Malgré tant de retards et de frustrations, les communautés noires du Chocó ne baissent pas les bras. «Nous voulons rentrer. Pour retrouver nos frères indigènes qui sont restés là et qui ont souffert une indicible solitude. Pour retrouver aussi la nature notre mère qui nous manque tant»,
assure-t-il dans un élan mystique.

Un élan qui ne l'empêche pas de saisir l'immense défi que ces communautés ont à relever. «Notre retour est un test pour tous les déplacés du pays. Le gouvernement lui-même le reconnaît. Si nous réussissons à rentrer, à nous établir et à reconstruire nos communautés, ce sera un encouragement pour les milliers d'exilés intérieurs. Si nous échouons, l'échec sera de tous. Nous continuerons à être condamnés au déracinement absolu !», conclut Santos.

Sergio Ferrari
Service de presse E-CHANGER*
*membre de la plata-forme Unite
Traduction Jean-François Cuennet
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L'HORREUR QUI DURE

Vivre avec un noeud à la gorge est le pain quotidien des habitants de cette région du Chocó depuis plusieurs années.

Peu de temps avant de nous expulser, explique María Fuentes, les paramilitaires et l'armée ont créé une pression brutale. «Une fois, les paramilitaires sont arrivés à notre communauté et ont tué plusieurs de ses membres, accusés de collaborer avec la guérilla... ils ont rassemblé tous les habitants sur la place et ont commencé à découper les corps. Ils ont même décapité certains des cadavres et commencé à jouer au football devant nous avec les têtes. Ils épiaient nos réactions pour reconnaître les amis ou les membres des familles des assassinés, qui auraient subi le même sort. C'était horrible !»

Des faits dramatiques se produisent tous les jours. En novembre, ce fut au tour de Diana Salamanca d'être enlevée dans la commune proche de Dabeiba. Assistante sociale et bénévole de l'organisme «Justice et Paix», très présente dans la zone, elle accompagnait plusieurs paysans, également des déplacés de la «Comunidad de Paz de Apartadó», partis dans une forêt proche à la recherche de bois.

Grâce à une forte mobilisation à l'échelon internationale, promue par Justice et Paix et relayée en Suisse par Amnesty International, Salamanca a été libérée trois jours après avoir été enlevée.

«Nous, les paysans, ne pouvons pratiquement plus pénétrer dans la zone des paramilitaires, même pas pour y travailler la terre... Sauf si nous sommes accompagnés d'observateurs extérieurs, comme Diana. Même avec eux, la sécurité n'est pas totale», conclut, résignée, María Fuentes. (SFI)