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Le Guatemala entre la vie et la mort:
on globalise même le maïs...

La vague économique libérale menace surtout de larges secteurs de la nation guatémaltèque. Il y a tout lieu de craindre qu'elle frappera durement des milliers de paysans, a déclaré Frank La Rue.

Aujourd'hui directeur du Centre d'action légale pour les droits humains (CALDH) au Guatemala, Frank La Rue - qui appartenait durant les années 80 à la Représentation unitaire de l'opposition guatémaltèque (RUOG) - se trouvait récemment en Suisse comme invité du HEKS (Entraide protestante).

Pays essentiellement agricole et agro-exportateur (comme l'ensemble de l'Amérique centrale), le Guatemala se trouve confronté - avec le Salvador et le Honduras - à une nouvelle avancée de la "globalisation".

A l'échelle régionale, ces trois pays devraient conclure un traité de libre-échange, qui les lierait plus étroitement aux Mexique, leur principal voisin qui servait jusqu'alors de relais entre l'Amérique centrale et le Traité de libre-échange, appliqué depuis janvier 1994 entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique (1).

Avec plus de 11 millions d'habitants - dont une majorité indigène subsiste grâce à l'agriculture -, le Guatemala dépend déjà pour le 60 % de ses importations du marché nord-américain et mexicain.

Tout indique qu'après le second tour des élections présidentielles - fixé au 26 décembre et qui donnera problablement la victoire au candidat de la droite populiste (2), Alfonso Portillo -, le Fonds monétaire international (3) imposera un nouveau programme d'ajustement structurel au Guatemala.
Telles sont les prévisions de Frank La Rue, juriste et spécialiste des relations internationales, considéré comme l'un des plus fins analystes indépendants du pays: "Selon le FMI, notre pays devra réduire encore davantage le rôle de l'Etat - qui est déjà minime (4) -, augmenter la taxe à la valeur ajoutée, qui frappera durement le citoyen pauvre et précéder à une réforme fiscale (5)."

"Simultanément, on nous propose l'ouverture de négociations sur un nouveau traité de libre-échange, Tuxtla 4, entre le Mexique et le "triangle du Nord" (qui réunit le Guatemala, le Salvador et le Honduras). Si cette proposition se concrétise, elle sera désastreuse pour les pays d'Amérique centrale", souligne Frank La Rue.

Les raisons de son scepticisme sont diverses. Premièrement, il n'existe aucune participation réelle de la société civile, et notamment de la paysannerie, au processus.

D'autre part, "si nous ouvrons notre marché interne au maïs mexicain, des dizaines de milliers de familles qui cultivent aujourd'hui ce produit vital se retrouveraient à la rue. Il faut comprendre que le maïs (nourriture de base pour l'ensemble de la région) produit au Guatemala ne saurait concurrencer le maïs mexicain.

"A une autre échelle, le Guatémala se retrouvera dans la même situation que le Mexique par rapport aux Etats-Unis, après la signature du traité de libre-échange de l'Amérique du Nord (ALENA). Grâce à leur développement technologique et leurs grandes étendues, les USA produisent un maïs de meilleure qualité et meilleur marché que le maïs mexicain. Le maïs guatémaltèque, cultivé de manière artisanale dans de petites exploitations, ne résistera pas à l'assaut de son voisin aztèque...

"Ajoutons-y le facteur aggravant qu'il faudrait donc reconvertir la production de ce produit, historiquement et socialement essentiel dans la culture populaire de mon pays et jusqu'ici garantie de l'auto-suffisance alimentaire nationale. Les conséquences de ce long processus seront payés par le secteur agricole, en général, et par les petits paysans en particulier."

Frank La Rue poursuit son analyse minutieuse de l'ouverture économique prévue: "Les industriels de la région - notamment ceux du Salvador -, qui s'étaient jusqu'ici fortement opposés à cette initiative de plus grande libéralisation des échanges finiront bien par se reconvertir. Beaucoup d'entre eux ont commencé à établir des alliances et des fusions avec leurs collègues centro-américains ou mexicains. Ils pensent se transformer en vendeurs des produits du Nord, quand le marché sera devenu plus ouvert.

Néanmoins, l'aspect crucial du problème concerne l'agriculture, qui est l'âme et l'essence de la production dans nos pays. Même s'il est certain que le maïs n'est pas très rentable, il assure l'approvisionnement et donc la survie de millions de personnes, qui risquent maintenant de perdre leurs lopins de terre pour se retrouver en marge de la société: conséquence de la libéralisation économique, tout un secteur des paysans passera du statut de producteur pas même rentrable à celui de chômeur..."

Cette vague de libéralisme économique, qui descend du Nord au Sud, balaie tout sur son passage - sur la base d'une inégalité de compétences - les initiatives, les articles et les acteurs de la production...

"Quelles en sont les conséquences", avons-nous demandé à Frank La Rue. "La transformation des paysans en travailleurs sans terre, comme au Brésil", nous a-t-il répondu. Et l'alimentation des gens sans ressources au Guatemala ? "C'est notre problème-clé, notre grande préoccupation et le risque stratégique..." de cette "mini-ronde du millénaire" centro-américain qui menace de transformer l'ancestral maïs guatémaltèque en un simple "pop-corn" à la mode nord-américaine.

Sergio Ferrari
Traduction J.P Renk
Service de presse UNITE*
*Plate-forme suisse pour l'échange de personnes dans la coopération internationale

1) les mouvements populaires de la région ont redéfini le signe TLC - "Tratado de libre comercio" en "Total locura capitalista" (totale folie capitaliste). C'est du reste pour protester contre les conséquences néfastes de ce traité que l'Armée zapatiste de libération nationale (Mexique) a choisi le 1er janvier 1994 - date de l'entrée en vigueur de cet accord - pour sa première apparition publique, en prenant d'assaut 4 importantes localités du Chiapas...
2) Alfonso Portillo s'est présenté sous les couleurs du dénommé "Front républicain guatémaltèque" (FRG. Le fondateur de ce parti n'est autre que l'ancien dictateur Rios Montt, responsable dans les années 80 de l'une des plus grandes vagues répressives contre les populations indigènes, spécialement au Quiché (où l'on estime le nombre des victimes de cette répression à 40 % de la population).
3) Nous aurions tort de nous croire à l'abri dans les pays du Nord. Ainsi, le dernier rapport du FMI concernant la Suisse estime que le démantèlement des services de l'Etat n'est pas suffisamment avancé.
4) Rôle minime sur le plan économique, mais très extensible durant 40 ans en matière de répression...
5) Variation sur un thème connu: baisser les impôts pour prétendument favoriser l'investissement est une technique fort répandue dans les programmes des partis de droite, au Nord et au Sud de notre planète.